Le Grand Pari(s) manqué de Christian Blanc
Retrouvez ci-après son intervention lors de la discussion générale du projet de loi relatif au Grand Paris, le 25 novembre 2009.
M. le président. La parole est à Mme Sandrine Mazetier.
Mme Sandrine Mazetier. Monsieur le président, monsieur le secrétaire d’État, mes chers collègues, l’histoire, notamment celle des villes, connaît des moments de cristallisation où l’on sent que quelque chose se passe, ou au moins que quelque chose est possible. Cela ne signifie pas que tout deviendrait possible… (Exclamations sur les bancs du groupe UMP.)
M. Renaud Muselier. Avec vous, peut-être !
Mme Sandrine Mazetier. …, mais que quelque chose de fondamental l’est. Et c’est ce qui s’est passé, jusqu’à une date récente, s’agissant de la métropole. Alors que la métropolisation constitue un phénomène ancien, largement subi, voilà en effet que l’on essayait de penser, de vouloir, d’imaginer cette métropole. Face à cette immense responsabilité qui nous incombe à toutes et à tous, élus, citoyens, architectes, urbanistes, chercheurs, pouvoirs publics, une forme de consensus s’est créée – chose extrêmement rare dans la culture politique de notre pays, monsieur le secrétaire d’État…
M. Jean-Frédéric Poisson. C’est certain !
Mme Sandrine Mazetier. …, trop rare sans doute, et donc très précieuse. Alors que les familles politiques sont habituées à se combattre et que l’approche des élections tend généralement leurs rapports, alors que des équipes d’architectes, souvent en compétition, évitent de développer les mêmes idées, quelque chose d’extraordinaire est arrivé. Sans que soient oubliés les déséquilibres qui caractérisent notre région, les injustices qui séparent nos territoires et les responsabilités de chacun, mais grâce à un désir d’aller plus loin, quelque chose d’étonnant s’est produit : tous se sont montrés extrêmement disposés à faire progresser un projet dont le fondement, au moins, était consensuel. Cela vaut des élus comme des métropolitains, car le fait d’avoir entre les mains le sort de treize millions de ceux-ci, voire de vingt millions de Franciliens, crée une puissante obligation. Autre source d’étonnement : les dix équipes d’architectes, françaises ou étrangères, ayant travaillé avec cinq cents chercheurs, ont développé des projets convergents, par exemple pour répondre aux questions qu’ont soulevées nos collègues Muselier et Bodin. Il s’agissait de construire la ville sur la ville, de mailler le réseau de transports existant, là où les métropolitains vivent et se déplacent, en tenant compte de leur vie quotidienne. Cette ville serait une ville intense, selon la belle expression du président du conseil général de Seine-Saint-Denis ; une ville sobre, économe du temps de ses habitants comme de l’espace qu’elle occupe. Mais c’est aussi une ville généreuse en biomasse, par son rapport à la nature, par sa capacité à assurer une qualité de vie et à ressusciter une métropole métissée, aux fonctions mixtes, qui réserve une place à l’agriculture vivrière et qui pense, au-delà des hautes technologies, le retour à la production matérielle et à l’artisanat. Car là est aussi l’avenir, là réside l’un des atouts de l’Île-de-France, l’une des raisons de l’attractivité française, l’une des caractéristiques de la « marque France » à l’échelle internationale. C’est enfin une ville de l’après-Kyoto et de l’après-Copenhague. Des propositions très précises ont même été formulées : ainsi, une équipe a suggéré de faire économiser vingt minutes de trajet par jour à chaque Francilien, d’ajouter cinq mètres carrés à la superficie de chaque foyer francilien, ou encore de faire baisser de deux degrés la température en Île-de-France.
M. Christian Blanc, secrétaire d’État. Et l’on mettrait tout cela dans la loi ?
Mme Sandrine Mazetier. Il s’agit, je le répète, de propositions très précises.
M. Renaud Muselier. Très bien !
Mme Sandrine Mazetier. Mais ni les projets des élus, ni ceux des architectes et des urbanistes, ni le plan de mobilisation ne mentionnent le « grand huit » de M. le secrétaire d’État. Chose étonnante : alors que le moment est historique, qu’il faudrait saisir cet instant de cristallisation, ce potentiel, vous le laissez échapper, et c’est ce qui nous déconcerte. C’est pourtant ainsi que l’on entre dans l’histoire, monsieur le secrétaire d’État. Vous avez au contraire décidé d’adopter la posture de l’homme seul contre tous… M. Christian Blanc, secrétaire d’État. Eh oui ! C’est cela qui est tragique !
Mme Sandrine Mazetier. …, non seulement contre les élus, que vous méprisez, on le sait…
M. Christian Blanc, secrétaire d’État. Ce n’était pas suffisant !
Mme Sandrine Mazetier. …, mais aussi contre tous les architectes, et même contre le Premier ministre : nul ne trouve grâce à vos yeux. Voilà qui est non seulement étonnant, mais surtout dommage, pour vous – ce qui n’est pas bien grave –, mais aussi pour nos concitoyens, pour les Franciliens, pour les métropolitains, pour les Français, pour les contribuables. Je vois d’ailleurs une forme d’acte manqué dans le fait que ce « grand huit » soit un métro souterrain, conçu pour traverser des territoires sans les voir, empêchant tout regard bienveillant, attentif, ambitieux… Faut-il voir aussi la marque de l’inconscient dans le choix de l’intitulé du site internet qui sert de support à la consultation que vous avez lancée : « mon-grandparis.fr » ?
M. Renaud Muselier. C’est celui de chacun d’entre nous !
Mme Sandrine Mazetier. Votre Grand Paris n’est naturellement pas le nôtre, chers collègues. S’agissant du financement, Christophe Caresche, et Gilles Carrez avant lui, ont évoqué les problèmes posés. Une seule chose me séduit dans les hypothèses de votre projet, monsieur le secrétaire d’État, mais il faudrait que vous l’assumiez pleinement et la fassiez comprendre à vos collègues du Gouvernement : c’est la question migratoire. Vous vous donnez par exemple pour objectif de faire passer de 25 000 à 60 000 par an le nombre des créations d’emplois dans la région, alors qu’un tiers des actifs de l’Île-de-France va partir à la retraite dans les dix ans et qu’en 2030 les trois quarts des habitants supplémentaires de cette région auront plus de soixante ans. D’où viendront les personnes qui occuperont ces 60 000 emplois annuels ? Faudra-t-il vider la région Provence-Alpes-Côte d’Azur de tous ses actifs pour combler les besoins de développement du Grand Paris ? Ou faut-il plutôt envisager un apport migratoire ? Si, sans doute seul contre tous dans votre gouvernement, vous affirmez qu’il faut ouvrir largement notre pays à une immigration diverse, de toute nature – de cols blancs aux cols bleus, des ouvriers aux cadres supérieurs –, alors je serai prête à vous soutenir. Mais je doute que vous assumiez cette position et l’expliquiez à votre majorité et à vos collègues du Gouvernement. Le consensus est précieux et rare. Il n’est, à notre sens, pas trop tard pour que vous quittiez votre posture de démiurge. Il est rarement bon de se prendre pour Dieu. Valéry disait : « Dieu a tout fait de rien, mais le rien perce ». (Applaudissements sur les bancs du groupe SRC.)






